À la question centrale de votre Colloque, je répondrai clairement : je considère comme non pertinents les palmarès d'écoles, davantage encore lorsqu'il s'agit des milieux défavorisés.
J'invoquerai trois raisons :
- premièrement, les palmarès actuels, sous de faux airs savants, nous apprennent ce que tout le monde sait déjà : les bons élèves obtiennent de bons résultats ;
- deuxièmement, si le ridicule ne tue pas (le ridicule référant à certains palmarès), il peut blesser gravement ;
- troisièmement, le slogan de l'Institut Fraser, à l'origine des fameux palmarès en question, « Competitive market solutions for public policy problems »1 , représente un véritable danger public en éducation.
Mon opposition à l'introduction de mécanismes marchands en éducation ne dispose nullement de la réflexion sérieuse qui s'impose concernant l'évaluation des politiques et des pratiques éducatives en milieux défavorisés. Je terminerai avec quelques réflexions sur cette question.
Le hit-parade des écoles
Puisqu'il fallait une référence, et que M. Marceau était invité à ce débat, je me suis donc penché sur le palmarès publié conjointement par l'Institut Économique de Montréal et le Fraser Institute2 . Je sais bien que nombre d'entre vous ont déjà fait une indigestion de ce publi-reportage en faveur de l'école privée. Mais il vaut la peine de s'y arrêter dans le contexte de ce débat.
Ce hit-parade des écoles est à l'image de ce que promet un palmarès que le Petit Robert définit comme une liste de lauréats, de récompenses. On peut toujours faire de la sémantique, il n'en demeure pas moins que, par définition, un palmarès hiérarchise et qu'une telle hiérarchisation exige de réduire la complexité des choses à un nombre.
L'institut prétendument indépendant de Montréal a procédé de la sorte. Ce sont essentiellement les résultats des élèves de quatrième et de cinquième secondaire qui ont servi à établir la cotation. Je n'entrerai pas dans les détails. J'ajouterai seulement que la prise en compte d'autres variables changerait de façon importante le classement en question, ce que démontrait un professionnel de Statistique Canada la semaine dernière au Congrès de l'ACFAS.
Au palmarès, s'ajoutait un Bulletin des écoles qui prenait en compte d'autres variables, notamment la proportion d'élèves en retard. Cela conduit, peut-on lire dans L'actualité, « à un exercice fascinant » qui entraîne « un ajustement pour valeur ajoutée3 ». Le plus « fascinant », selon moi, c'est que cette valeur ajoutée n'est nullement prise en compte dans le fameux palmarès. Ça compte-tu ? demanderaient les élèves ; non, ça ne compte pas.
Mieux vaut être riche et en santé...
Les palmarès, nécessairement réducteurs face à la complexité de la réalité éducative, ont néanmoins de graves conséquences. J'en soulignerai deux.
D'abord, ils ne contribuent nullement à une action efficace visant à réduire les écarts entre les écoles et les milieux ; au contraire, ils contribuent à creuser le fossé éducatif qui caractérise le système scolaire québécois. Les écoles bien cotées par le palmarès de l'IEDM4 sont des écoles publiques ou privées qui sélectionnent leurs élèves à l'entrée. Pas surprenant qu'elles arrivent gagnantes en bout de course. À l'autre extrême, on retrouve des écoles pour raccrocheurs ou pour élèves en difficulté.
La course à l'école bien cotée encourage cette polarisation. Il suffit de lire les témoignages publiés dans L'actualité pour comprendre à quel point les demandes d'inscription dans les écoles sélectives se sont accrues, ce qui n'est pas sans conséquence sur les écoles ordinaires.
Dans un de ses célèbres monologues, Yvon Deschamps disait que « mieux vaut être riche et en santé que pauvre et malade ». On pourrait le paraphraser en disant que ce que révèle le palmarès de l'IEDM, c'est que mieux vaut être riche et bon à l'école que pauvre et en situation d'échec. C'est ce que les palmarès étalent au grand jour.
Monsieur Marceau a beau prétendre que « l'école compte plus que les soi-disant déterminants socioéconomiques » et y voir le « message le plus puissant » de l'étude de l'IEDM , ses arguments ne tiennent pas la route. Il suffit de comparer une carte de la pauvreté et une carte sociopédagogique de l'Île de Montréal pour le constater. L'analyse présentée aux ministres de l'Éducation, de l'étude PISA réalisée par l'OCDE en est un exemple récent. Cette analyse révèle que l'écart important observé entre les résultats des élèves du privé et ceux du public disparaît lorsque l'on tient compte de la situation socioéconomique des élèves.
Ensuite, étant centrés essentiellement sur les résultats scolaires, les palmarès renforcent une vision étriquée de la mission éducative. Il y a une différence importante entre performance scolaire et qualité de l'éducation. L'accent mis sur la seule performance encourage des pratiques d'exclusion et conduit à centrer l'enseignement sur ce qui est mesurable par les tests et à délaisser les apprentissages qui ne sont pas mesurés ou pas mesurables par les épreuves ministérielles.
Douteux et nuisibles
L'imperfection des palmarès est généralement reconnue. Mais leurs défenseurs s'empressent d'ajouter qu'ils n'en sont pas moins utiles. D'autres affirment, notamment dans le cas qui nous occupe, que le défi est justement d'élaborer des outils qui permettraient d'avoir une mesure plus juste de la réalité. Une telle entreprise peut sembler louable de prime abord, mais la question qui se pose alors est la suivante : est-ce la meilleure façon de fournir aux écoles des moyens d'améliorer leurs pratiques ? Je ne le crois pas.
Dans leur forme actuelle, les palmarès visent à renforcer la concurrence entre les écoles et à favoriser l'adoption de solutions marchandes aux problèmes éducatifs. Leurs promoteurs ne le cachent d'ailleurs pas. Une telle approche n'augure rien de bon pour l'avenir de l'éducation. Elle renforce la stratification scolaire en fonction des caractéristiques sociales des élèves.
Un palmarès amélioré pourrait-il viser d'autres finalités ? Je crois que le ver est dans la pomme et que tout palmarès conduira inévitablement à une hiérarchisation et à une compétition qui n'aident nullement à faire face aux défis que doivent affronter les écoles de milieux économiquement faibles.
Je conclus donc que les palmarès sont non seulement imparfaits, mais qu'ils sont carrément douteux, voire nuisibles. Une question importante demeure toutefois : de quels outils doit-on doter les écoles, notamment celles de milieux défavorisés, pour les aider à améliorer leurs pratiques éducatives dans la perspective d'une plus grande égalité des chances ?
Une évaluation rigoureuse et utile
Une approche adaptée à la réalité des milieux défavorisés doit miser sur le partage et l'entraide, non sur la concurrence. Elle doit se fonder sur une vision juste des relations qui se tissent entre école et milieu pauvre. Elle doit viser à améliorer la réussite éducative dans son sens large et à assurer une véritable égalité des chances. Les outils doivent soutenir l'action du milieu, tant de l'équipe-école que de la communauté, dans cette perspective et non chercher à répondre à des exigences bureaucratiques ou mercantiles. L'objectif doit être de mobiliser les ressources de la communauté dans une direction localement convenue. On pourrait dire que l'approche nécessaire est à l'antipode de celle promue par les palmarès.
Convenons donc qu'il faut partir du milieu, car c'est à ce niveau que l'on est le mieux en mesure d'identifier les besoins de l'école et des élèves. L'école a toutefois besoin des outils de base : des données sur l'école, une revue des variables qui affectent la réussite et des expériences qui ont connu un succès, une connaissance du milieu et de ses intervenants, notamment dans les domaines communautaires, de la santé et des services sociaux.
C'est à partir de ces outils que l'équipe-école peut, avec la collaboration de la communauté, élaborer un plan d'action et prévoir des mécanismes d'évaluation. Cette évaluation doit être faite par l'école et avec l'école et respecter les valeurs du milieu et non être imposée d'en haut avec des visées qui ne sont pas les siennes.
Depuis sa création, le Conseil scolaire a été un acteur de premier plan dans l'élaboration de politiques pour les écoles de milieux défavorisés. Il a tracé la voie avec l'élaboration d'un indice qui a servi à définir des priorités et à préciser des interventions. Des efforts gigantesques ont été consentis par les équipes-écoles. J'ai la conviction que le Conseil devrait continuer de produire des outils nécessaires au soutien des équipes-écoles plutôt que de consacrer des énergies à la création d'un palmarès dont les effets nocifs sur les milieux les plus pauvres sont démontrés.
Présentation au Colloque du CSIM
sur « La pertinence d'un palmarès en milieux défavorisés »
24 mai 2002
par Jocelyn Berthelot
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1 Bannière du site Web de l'Institut Fraser
2 Richard Marceau et Peter Cowley, Bulletin des écoles secondaires du Québec, Edition 2001. Texte disponible sur le site Web de l'IEDM :
3 Voir L'actualité, 15 novembre 2001, p. 38.
4 Richard Marceau, « Le bulletin est là pour rester », La Presse, 11 novembre 2001, p. A-19.






